Le meunier et l’esprit céleste

Savez-vous comment on moulait jadis la farine dans le ciel ?
C’est qu’ils n’avaient pas de moulin là-haut ! Et il leur fallait atteler quelque buffle ou autre bête de bas étage habitant le ciel pour moudre le blé !
L’empereur du ciel apprit un jour qu’on moulait le blé sur terre à l’aide d’une roue à aubes.
« Il nous conviendrait de posséder une roue de cette espèce, qui ferait bien notre affaire » se dit l’empereur du ciel, et il décida aussitôt d’envoyer un esprit céleste sur la terre.
Ce messager enfourcha un petit nuage blanc et fila vers la terre où il se dirigea tout de suite vers une roue de moulin.
La roue était en train de tourner au rythme de l’eau murmurante et le messager céleste se mit à la contempler, bouche bée.
Il étudia le fonctionnement de la roue, dans tous les détails, et il décida enfin de compter les pales de la roue.
Une, deux, trois, dix, vingt, trente, cent, quatre cents, mille sept cent quatre-vingt-neuf, un million six cent mille deux... le messager céleste était épuisé, il transpirait tant que la roue du moulin avait fort à faire pour évacuer toute cette eau. Et il comptait et comptait toujours.
« Que les hommes sont bêtes ! On n’a jamais vu ça, tant de pales ! » Songea tout haut le messager céleste.
Le meunier l’entendit et rétorqua d’une voix narquoise :
« Peut-être ne sais-tu pas compter jusqu’à quarante, gros malin ! »
« Bien sûr ! » répondit le messager céleste, très vexé, « mais j’en ai déjà comptées deux millions quatre-vingt-une, et ce n’est pas encore fini ! »
« Qu’est-ce que tu chantes là ? » s’écria le meunier,
« Il en y a trente-sept de ces pales, et pas une de plus. »
Et il arrêta la roue pour laisser le messager compter. Ma foi, il y en avait bien trente-sept, pas davantage.
« Que vous êtes donc sages, vous les hommes ! » soupira le messager céleste avec admiration, et il salua le meunier et s’éleva dans le ciel.