Le Voleur de Rêves

Un jeune étudiant nommé Makibito eut une nuit un rêve si étrange qu’il désira, à peine éveillé, en connaître le sens. Il se rendit donc chez une vielle nonne réputée pour son habileté à interpréter les songes, et à voix basse le lui confia. Elle le rassura, et le déçut : ce rêve, bien que peuplé de bêtes fabuleuses et de paroles solennelles ne présageait rien de mauvais, mais ne lui promettait aucunement ce qu’il désirait. Selon l’infaillible jugement de la sainte vieillarde, il n’était que vapeur négligeable.

Or, une fois ce verdict prononcé, comme ils parlaient aimablement des mystères célestes et des beautés nocturnes qui peuplent la vie, ils entendirent soudain, dans l’antichambre, de puissants bruits de voix et de bottes fringantes. Une discrète servante vint annoncer à la vieille nonne la visite du fils de gouverneur de la ville, jeune homme fort riche et réputé pour sa turbulente générosité. Makibito s’en trouva contrarié : il avait grande envie de poursuivre sa conversation avec cette femme dont il admirait la sagesse et la sagacité. Elle le sentit, lui sourit avec indulgence, le prit par le bras et lui dit, en le conduisant vers une porte basse :

  • Retire-toi dans cette chambre, le temps que je reçoive ce fils de noble que je ne peux faire attendre. Quand il sera parti, nous parlerons encore.

A peine s’était-il dissimulé derrière le battant qu’il entendit sonner la voix forte de l’aristocrate.

  • Sainte nonne, dit-il, j’ai fait la nuit dernière un rêve sur lequel j’aimerais avoir tes lumières.

Makibito, dans la pénombre de la chambre où il était caché, retint son souffle et écouta. Il ne perdit pas un mot du récit que fit le jeune homme, ni du commentaire de la nonne, qui parla ainsi :

  • Ce rêve est le plus faste qu’il m’ait jamais été donné d’entendre. Surtout ne le racontez à personne. Gardez secret ce cadeau du Ciel, car il est aussi précieux qu’un trésor. Il vous promet un destin de haut vol. Assurément votre fortune sera grande. Vous serez élevé pour le moins au rang de Premier ministre impérial, je vous le garantis. Marchez donc avec confiance dans la vie qui vous est donnée, les dieux vous accompagnent.

Un grognement satisfait répondit à ces paroles, puis des tintements de pièces sur la table. Enfin Makibito entendit les pas feutrés de la vieille femme qui reconduisait le garçon aux bottes alertes, tout rieur et reconnaissant.
Quand le silence fut revenu, il sortit de sa cachette.

  • Comme j’aimerais être à la place de cet homme ! dit-il.

Il resta songeur un instant, puis :

  • Pourquoi lui avez-vous dit qu’il devait garder son rêve secret ?
  • On pourrait le lui voler, lui répondit la nonne. Et il en perdrait le bénéfice.
  • Ainsi, dit Makibito tout à coup émerveillé, si j’entre comme il l’a fait dans cette pièce, et si mot pour mot je vous raconte son rêve comme s’il était le mien, vous me promettrez exactement ce que vous lui avez promis ?
  • Que pourrais-je dire d’autre ? Assurément son destin serait tien.
  • Absurde, grogna Makibito, les yeux malicieux, n’osant y croire.
  • Ta naïveté est émouvante, dit la nonne en riant. Sors d’ici, reviens comme l’a fait ce fils de gouverneur, parle-moi comme il m’a parlé, écoute-moi comme il m’a écouté. Que risques-tu puisque je veux bien, par faiblesse pour ton aimable figure, être ta complice ?

Makibito sortit, revient d’un pas ferme, répéta le récit du rêve sans rien omettre et entendit avec ravissement la vieille femme le vouer aux plus éminentes fortunes. Après quoi il lui offrit tout l’argent qu’il avait en poche et s’en alla.

Quelques années plus tard, à force de sages études, il devint un homme savant. Un haut fonctionnaire de la Cour le prit à son service. Il se montra, dans quelques délicates missions, d’intelligence si vive et de jugement si avisé que l’empereur le voulut pour conseiller. Il sut se rendre indispensable et fut en peu de temps nommé Premier ministre. Il épousa la sœur de lait d’une princesse impériale qui lui donna une abondante et noble descendance. Un jour lui vint aux oreilles que le fils du gouverneur était en quête d’une charge honorable, et n’en trouvait pas. Il lui offrit un poste d’aide de camp auprès du général de sa garde.

A l’instant de sa mort, qui survint dans sa centième année, le très vénérable Makibito, retiré dans le plus simple de ses dix-huit palais, se plut à raconter au plus aimé de ses petits-enfants comment il avait autrefois volé un rêve faste. Il finit par ses mots :

  • Absurde, n’est-ce pas ?

Et il quitta la vie dans un dernier soupir, le visage illuminé par un sourire parfait.

Conte du Japon recueilli par Henri GOUGAUD
« L’arbre aux trésors » éditions du Seuil. Collec. Point